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Blog exclusivement consacré au cinéma israélien! Les nouveaux films, ceux qui sortent en France, en Israël...

Nadav Lapid, le cinéaste qui "vomit son pays", dans le texte

Nadav Lapid, le cinéaste qui "vomit son pays", dans le texte

Interview complaisante et révélatrice du cinéaste dans Le Monde :

Œuvre splendide à la lisière de la performance, film coup de poing contre le nationalisme israélien, Le Genou d’Ahed, quatrième long-métrage de Nadav Lapid, aura été l’un des gestes les plus puissants de cette année cinématographique. En compétition à Cannes, au début de l’été, Le Genou d’Ahed a reçu le Prix du jury, présidé par Spike Lee, ex aequo avec Memoria, d’Apichatpong Weerasethakul.

En quelques films – Le Policier, en 2011, L’Institutrice, en 2014,  Synonymes, Ours d’or à Berlin en 2019 –, le cinéaste israélien, né en 1975, a installé son esthétique radicale, revisitant Rohmer, Godard ou Antonioni, pour mieux se confronter à ses ennemis intérieurs. Clin d’œil au rohmérien Genou de Claire (1970)Le Genou d’Ahed rend hommage à une icône de la résistance palestinienne, Ahed Tamimi.

Lire aussi  Ahed Tamimi, figure familière de la résistance palestinienne

En partie autobiographique, le film organise la confrontation entre deux personnages métaphoriques : un cinéaste (Avshalom Pollak), alter ego de Nadav Lapid, est invité par une directrice de bibliothèque (Nur Fibak) à venir présenter son film, L’Institutrice, dans un petit village israélien perdu dans le désert. Mais le réalisateur doit s’engager à n’aborder aucun sujet politique avec le public.

« Le Genou d’Ahed » s’est nourri de votre propre expérience. Pourquoi fallait-il en faire un film ?

Ce scénario, c’est un geste brusque, immédiat. Je l’ai écrit en deux semaines et, plus tard, le tournage s’est fait en dix-huit jours – par comparaison, l’écriture de mon précédent long-métrage, Synonymes, a pris plus d’un an.

Lire le portrait (en 2019) : Nadav Lapid, le cinéma pour patrie

Je ne veux plus être dans cette position de cinéaste ambassadeur, qui analyse dans la complexité. Je voulais en finir avec ce cliché. Dans ce film, il n’y a que la vérité, il n’y a pas que de la rage ou de la haine.

Quel sens donnez-vous à certains mouvements de caméra, notamment lorsque le cinéaste et la bibliothécaire font connaissance ?

La chose la plus compliquée à filmer, au cinéma, ce sont sans doute les dialogues. Ces mouvements de caméra servent à casser les formalités de présentation… Ils nous préviennent que l’on va arracher le film à ce classicisme.

Je parle beaucoup, pendant les prises, avec le chef opérateur Shai Goldman. Faire un plan, c’est comme un travail de DJ. Un DJ ne va pas chercher à faire danser les gens modérément. A un moment, il se met en danger. Dans un film, c’est pareil, il n’y a pas de jours de tournage faciles : il faut rencontrer le démon à l’intérieur de chaque scène.

La gestuelle d’Avshalom Pollak, comédien et chorégraphe qui interprète le cinéaste, introduit une sensualité inattendue dans le film…

Les musiques rapprochent les âmes, les cœurs, les corps. Je ne pense pas être un cinéaste snob, et je ne cherche pas non plus à être inaccessible. La radicalité, c’est aussi la vérité de l’instant qui parle directement aux gens.

« “Le Genou d’Ahed” sonde l’état de l’âme dans une société qui vous amène soit à la collaboration et à l’aveuglement, soit à la résistance perpétuelle »

Avshalom Pollak est très connu dans le pays, car il vient d’une grande famille d’acteurs et de militants politiques. Il a toute une vie écrite sur son visage, il est à la fois Israélien et d’ailleurs. Je n’ai pas eu besoin de lui parler de la psychologie du personnage, il en a eu une connaissance instinctive. Son personnage a une force, il est puissant, il semble détaché et supérieur, mais il est toujours sur le point de tomber, comme s’il avait déjà le goût du sable dans la bouche. Il y a un côté « super-héros » vulnérable chez lui. J’aime l’idée qu’il prononce un discours fou, qu’il utilise tous les mots du dictionnaire pour dire le mal qu’il pense du pays, et qu’ensuite il s’écroule.

Comment avez-vous filmé, justement, cette scène durant laquelle il « vomit » son pays ?

Avshalom Pollak était debout et il tenait la caméra. C’est lui qui secouait le cadre en parlant, et les mouvements s’intensifiaient avec l’émotion. De mon côté, j’étais allongé dans le sable, je tenais d’un côté le pied du comédien, de l’autre le pied de la comédienne, et je leur envoyais des impulsions. Vu de l’extérieur, ce devait être particulier ! Cette scène est cruciale pour l’aboutissement du film, c’est à la fois la victoire et l’échec de Y., le cinéaste.

Quelle est l’étendue de la censure en Israël, que vous dénoncez dans « Le Genou d’Ahed » ?

Israël, ce n’est pas l’Iran, ni la Russie ni la Turquie, on ne jette pas les cinéastes en prison. Mais le système de l’endoctrinement est tellement puissant que les gens ont intégré ou intériorisé ce qu’ils pouvaient dire ou ne pas exprimer.

Lire l’entretien avec Nadav Lapid (en 2012) : « A 18 ans, j'étais un cow-boy qui rêvait de devenir un héros de la patrie »

Pour prendre un exemple, je donnais des cours de cinéma en Israël et j’entendais des étudiants me dire qu’ils détestent le cinéma politique. Ils trouvent cela ennuyeux. D’une certaine manière, la censure a gagné son combat. Les autorités n’ont pas besoin d’opprimer les gens, ils s’oppriment très bien eux-mêmes. C’est pour cela aussi que j’ai ce désir de traverser l’écran, de secouer la caméra.

Comment le film a-t-il été accueilli lors de sa sortie en Israël, après Cannes ?

Pendant le Festival de Cannes, j’étais assez inquiet. Certains journalistes, notamment proches de Benyamin Netanyahou, ont appelé à boycotter Le Genou d’Ahed, alors même qu’ils n’en avaient vu que des extraits.

Lire la critique : « Le Genou d’Ahed », une géographie intime d’Israël

Mais une fois que le film est sorti en salle, j’ai vu des gens en larmes, bouleversés. On ne pouvait plus résumer cette œuvre à un acte de trahison. Bien sûr, il y a eu des pamphlets dans la presse, et le film est devenu une référence pour mesurer l’antipatriotisme. Mais beaucoup de spectateurs se sont reconnus dans les vibrations du récit : Le Genou d’Ahed parle de leur vie, il sonde l’état de l’âme dans une société qui vous amène soit à la collaboration et à l’aveuglement, soit à la résistance perpétuelle.

Vous venez de quitter votre pays et de vous installer à Paris. Est-ce une façon de refuser cette alternative ?

Je ne dirai jamais que je fais une démarche politique ou courageuse en venant à Paris, ou que je suis un exilé politique. Mais je suis un peu épuisé par cette nécessité de penser, et de réfléchir à partir d’Israël, de sentir l’Etat partout. Je veux regarder le soleil, et pas le soleil israélien, je veux voir l’arbre et non pas l’arbre israélien. J’ai cette nécessité mentale de me distancier un peu.

Ce que j’ai initié avec mes précédents films, en creusant à l’infini dans mon histoire personnelle, en menant ce parallélisme entre radicalité politique et radicalité formelle, s’achève en quelque sorte avec Le Genou d’Ahed. J’aimerais mettre mon propre système de cinéma en danger.

https://www.lemonde.fr/culture/article/2021/09/15/nadav-lapid-realisateur-en-israel-les-autorites-n-ont-pas-besoin-d-opprimer-les-gens-ils-s-oppriment-tres-bien-eux-memes_6094672_3246.html

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